Togo : A Agomé Glozou, des vies à la merci  des eaux 

Au Togo, les inondations cycliques constituent un casse-tête pour les populations autour du bassin du Mono. Agomé Glozou voit rouge pendant la crue.

Mercredi, Mai 2022,  à Agomé Glozou, petit village sur les rives du fleuve Mono, Bagna Momo, agriculteur, la mine grave ne peut plus vaquer, à ses activités champêtres. La quarantaine, ce père de cinq enfants a vu toutes ses cultures de manioc détruites en 2021 par les crues du Mono.

Le sinistré, confie qu’il ne sait plus à quel saint se vouer. « Notre localité subit les répercussions dramatiques de la montée des eaux du Mono. Avant, il fallait une dizaine d’années avant que les eaux du fleuve ne débordent, mais cette situation a vite changé avec les phénomènes météorologiques et climatiques qui se produisent. Aujourd’hui ce n’est qu’une question de mois ou de semaines pour qu’on soit surpris par les eaux. », raconte-t-il.

Une maison sous les eaux

Et de préciser que, « notre plus grand problème, ici à Agomé Glozou, c’est que nous sommes une population dépendante de l’agriculture. Chaque fois qu’il y a une montée des eaux, nos cultures  en font les frais. Nos maisons ne sont pas autant détruites ou submergées. Mais quand il y a inondation, c’est difficile de survivre ou de nourrir nos enfants. »

Loin d’être un cas isolé, la situation de Bagna Momo est le lot des habitants de Wotowou et d’ Agbanakin, deux autres localités riveraines dans le Bas Mono.

A quelques kilomètres de là, Dansou Elavanyo, maraîcher et père de famille observe, impuissant, ses cultures avalées par les eaux du fleuve.

Il confie qu’il a été ruiné en raison des dégâts occasionnés par les inondations sur les 10 ha de sa plantation de riz. « Nous cultivons normalement dans les bas-fonds. Mais avec les eaux, tout ce qui est investissement est littéralement tombé à l’eau. Nous avons fait des prêts. Comment faire pour rembourser ces prêts ? C’est le plus grand problème que j’ai actuellement. »

Causes humaines

Badameli Pyalo Atina, chercheur à l’Université de Lomé a indiqué dans une étude publiée en décembre 2020, que la destruction du couvert végétal à des fins agricoles constitue un facteur humain qui aggrave les risques d’inondation au Togo.

« L’inadéquation entre les mécanismes de préparation et de réponses aux situations d’urgence, l’inefficacité du système d’entretien et de surveillance du réseau routier, l’absence de stratégies efficaces en aménagement territorial constituent des causes majeures d’inondation. », explique-t-elle.

 D’après l’Organisation météorologique mondiale (OMM) et le Partenariat mondial pour l’eau, les ouvrages de protection (barrages, réservoirs, digues, canaux de dérivation, etc.) modifient malheureusement l’environnement naturel des cours d’eau au détriment des habitats, de la biodiversité et de la productivité des écosystèmes.

Il est constaté que les populations sinistrées sont implantées dans les lits majeurs des cours d’eau et dans les zones marécageuses, les rendant beaucoup plus vulnérables aux débordements des eaux

L’éducation scolaire menacée

A Agomé Glozou, la montée des eaux n’agit pas que sur les cultures. Elle impacte également l’éducation des enfants. Plusieurs parmi eux ont dû abandonner les études pendant la période pluvieuse.

Quant aux parents sinistrés interrogés, ils évoquent un problème  d’approvisionnement alimentaire et les rendements agricoles particulièrement affectés par les inondations.

Face à une baisse de leur pouvoir d’achat et une hausse des prix des produits alimentaires, ces populations extrêmement vulnérables n’ont pas d’autres choix que de diminuer leurs dépenses, notamment celles liées à l’éducation, et diversifier leurs sources de revenus en recourant notamment au travail de leurs enfants.

 « À cause de cette situation, nous avons été obligés de surseoir même les études de nos enfants, car il n’y a pas de moyens pour assurer leur écolage. Sans activité, comment prendre soin de nos enfants ? Il n’y a pas de subvention, pas d’aide venant des autorités. », lance Kofi Sogah, paysan également dans ladite localité.

Ailleurs, ce sont des parents qui ont vu les certificats de naissance de leurs enfants emportées par les eaux. Brisant ainsi le rêve du jeune Kokouvi, premier fils de M. Edo Koffi d’obtenir le Certificat d’études du premier degré (CEPD) l’année dernière. « J’ai 3 enfants, l’aîné n’a pas pu passer son CEPD juste parce que l’année passée, le fleuve Mono sorti de son lit, a détruit tous nos biens matériels. », témoigne le riverain d’Agbanakin, village voisin d’Agomé Glozou.

Agomé Glozou invivable en saison de pluie

Akonou Edoh est également agriculteur vivant à Wotowou, une autre localité située dans la préfecture des Lacs. Pour ce dernier, faute de moyens pour que ses enfants aillent à l’école et puissent manger, il est obligé d’aller aider d’autres agriculteurs pour pouvoir subvenir aux besoins de la maison. Il affirme avoir produit un demi-hectare de bananes plantains, mais la montée des eaux lui a fait tout perdre.  La situation dramatique est confirmée par  l’Indice des risques climatiques pour les enfants (IRCE) publié en août 2021 par l’UNICEF. Il révèle qu’1 milliard d’enfants, soit près de la moitié des enfants de la planète, sont exposés à un risque climatique extrêmement élevé.

Renforcer la résilience climatique

Au regard de ce drame écologique, les secours d’urgence demeurent la principale mesure en cas d’inondation avec une aide matérielle, alimentaire et sanitaire apportée aux sinistrés. Au niveau de l’Agence nationale de protection civile (ANPC), le principal défi est d’améliorer les capacités d’adaptation et réduire la vulnérabilité des populations locales en élaborant des plans locaux de réduction des risques de catastrophes au niveau communal. L’ANPC propose donc un plan local de réduction des risques de catastrophes au profit des populations d’Agomé Glozou dans le Bas-Mono.

« Ce plan est un outil de planification et de gestion des actions de réduction des risques de catastrophe au niveau communal. Il vise à accroître la résilience des populations face aux principaux aléas climatiques.  Ce plan prend en compte l’environnement physique et humain de la commune, la cartographie des risques et menaces ainsi que la gouvernance en matière de réduction des risques de catastrophes notamment, la capacité de gestion des acteurs, l’analyse des forces et faiblesses et le genre dans la réduction des risques de catastrophes. », confient les premiers responsables de l’Agence à Vert-Togo.

A la question de savoir, en quoi ce plan pourra apporter un changement aux conditions de ses sinistrés, ils répondent : « le plan communal apporte un plus en matière de connaissance aux risques et les mécanismes permettant au relèvement lorsqu’il y a sinistre. Les élus locaux, les chefs coutumiers, les CDQ … sont désormais fortement impliqués dans la gestion des situations d’urgence. Les sinistrés et la communauté en général seront mieux pris en charge. »

Un système d’alerte précoce à l’œuvre

Face aux inondations dont sont régulièrement victimes les communautés riveraines du fleuve Mono, la Croix-Rouge Togolaise a développé à partir de 2009, avec l’accompagnement de la Croix-Rouge Allemande, un système d’alerte précoce impliquant les autorités au niveau communautaire.

Ce système fonctionne à partir de balises indiquant la montée de l’eau dans les bassins des principaux cours d’eau du Togo. Un réseau de volontaires, membres des équipes communautaires de gestion des catastrophes constitués en une chaine d’alerte est chargé de recueillir les données et les partager.

Le système couvre vingt-huit (28) localités particulièrement en péril d’inondation dans le cours inférieur du fleuve Mono et a pour rôle principal, d’alerter les communautés en aval du barrage hydroélectrique de Nangbéto sur les risques d’inondation, afin qu’elles prennent à temps, les mesures requises pour éviter d’être surprises. Il s’agit donc d’un outil dont le but ultime est de permettre aux populations exposées aux risques d’inondations, de se prémunir contre les dégâts et dommages liés à ce type de catastrophe.

A en croire les explications de Looky Frigah Noufoh, agent de mobilisation communautaire de la Croix-Rouge (CICR), il est important de promouvoir les connaissances et les compétences requises pour atténuer les effets des situations d’urgence sur les collectivités locales.

« Dans la région maritime plus précisément avec les villages sur les rives du fleuve Mono, nous avons amené les communautés à être résilientes face aux risques et catastrophes. Nous les avons aidées à élaborer des cartes de risque. Ces cartes présentent souvent leur vulnérabilité, en tant que structures en cas de catastrophes qu’eux-mêmes doivent faire. C’est après ce travail que nous les amenons à élaborer des plans d’action communautaires. », a-t-elle affirmé.

En ce qui concerne la gestion des inondations, elle indique que des équipes de préparation contre les catastrophes ont été créées dans les communautés. « Ils sont nos relais sur le terrain, et partagent les informations avec la communauté. Nous les avons aidées à rédiger un plan de contingence. Dans ce plan, il est question de 3 scénarii au niveau du Mono, là où les pluies débordent et là où il y a les balises qui leur permettent de communiquer sur ce qui arrive comme danger. »

Des riverains sur une pirogue passant le fleuve Mono en saison pluvieuse

« Nous avons également créé une chaine d’alerte, les PC TEAM : ça commence par quelqu’un pour que quelqu’un d’autre prenne le relais. Dans ses activités, nous avons mis en place un comité des urgences composées des Comités Villageois de Développement (CVD), des chefs de village, des chefs religieux, des responsables des jeunes ainsi que des pêcheurs. Avec ceci, nous leur avons enseigné à construire des abris de fortune, une méthode qui marche depuis 2019. Par exemple, l’inondation de 2019 a été gérée par eux-mêmes. Ils avaient juste à nous appeler. Au début ce n’était pas facile, mais aujourd’hui ils sont fiers de ce que la Croix-Rouge leur a enseigné. », précise t-elle.

Au système d’alerte précoce évoqué par l’agent de mobilisation communautaire au Croix-Rouge (CICR) , Abiziou Tchninguilou, expert en changements climatiques, ajoute l’aménagement du territoire préfectoral dans le Bas Mono compte tenu du lit du Mono ainsi que l’étude du calendrier cultural  pour ne pas avoir les cultures sur le terrain, lorsque les grandes eaux surgissent.

Selon lui toutes ses actions doivent se faire d’une manière concertée entre ceux qui sont en amont du barrage et ceux qui sont en aval du barrage.

… Et pourtant, un autre problème demeure…

Bien que les populations aient bénéficié des accompagnements de la Croix-Rouge et de l’ANPC, la situation reste toujours alarmante. « Nous enregistrons des cas de diarrhée, de gastro-entérite et de paludisme de nos enfants dans les zones inondées.  Les eaux stagnantes étant favorables à la prolifération des moustiques, vecteurs de paludisme. », a confié, Yahaya Assane, responsable commission Environnement CVD à Agomé Glozou.

La défécation à l’air libre augmente le risque de pollution des ouvrages d’approvisionnement en eau de consommation, exposant ainsi ces populations aux maladies d’origine hydro-fécale, en raison de l’insuffisance des infrastructures d’assainissement et d’approvisionnement en eau potable.

Les eaux qui envahissent le Bas Mono

« Nos localités se situent le long du fleuve Mono. Dans ces localités, les principales sources d’approvisionnement en eau de consommation sont traditionnelles (fleuves, rivières, mares, marigots, puits à grands diamètres, forages, etc.). Et pour l’assainissement, il y a quelques latrines familiales (fosses de stockage des excréta). Le niveau de couverture en ouvrages d’eau et assainissement est très faible. », explique-t-il.

Avant d’ajouter « Parfois, en dépit même des signes d’alerte et des formations que nous recevons, la montée des eaux surprend plusieurs d’entre nous. »

Cela devra forcément passer par des sensibilisations par rapport aux zones qui sont favorables d’accès à l’habitation et celles qui ne le sont pas, estime-t-il.

Toujours d’après Yahaya Assane, « Le gouvernement fournit certes des efforts, mais c’est toujours insuffisant. Car les sinistrés varient d’un groupe à un autre. Il y a des populations dont les cases faites en banco ont vu leurs toits se retrouver dans de l’eau. Ce sont des autochtones, ils ne peuvent pas partir même s’ils doivent se faire dérober leurs biens. »

Comme piste de solution, le responsable propose que le gouvernement puisse trouver des zones où la terre est ferme pour déloger ces populations. « Les populations autochtones qui refusent de quitter leurs habitats pourraient finalement le faire si et seulement si, elles sont sûres qu’elles seront en sécurité et pourront éventuellement avoir accès à des infrastructures sanitaires et aux besoins les plus élémentaires. »

A cela il suggère que les zones sinistrées soient dotées d’ouvrages d’assainissement de base et d’approvisionnement en eau potable (forages, latrines familiales, latrines publiques).

Et pour le volet éducation, il faudra également délocaliser les établissements scolaires vulnérables aux inondations et les équiper de sanitaires et infirmeries. Du chemin reste donc toujours à faire.

Hector Nammangue

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