Ce que le journaliste doit savoir pour bien enquêter sur le secteur minier

L’Afrique est le continent où se retrouvent la majorité des vingt-cinq pays les plus pauvres du monde en 2022. Et pourtant, le sous-sol du continent regorge de 30% des réserves minières mondiales, notamment 4% des réserves mondiales de platine, 78% des réserves de diamant, 40% des réserves mondiales de chrome et 8 % des réserves mondiales de manganèse, en plus d’être le premier producteur mondial de bauxite.

Cette réalité pousse nombre d’acteurs de la société civile, notamment les hommes des médias à s’interroger. « A qui donc profitent les ressources minières africaines ? Quels sont les acteurs du secteur minier africain ? Comment les journalistes doivent-ils enquêter sur le secteur extractif qui représente une grande part de l’économie des pays africains mais qui est de plus en plus marqué par une corruption endémique ? ».

Pour aider les journalistes à trouver des éléments de réponses, ces questions ont fait l’objet d’un webinaire organisé le 19 août dernier par le Forum Pamela Howard de l’ICFJ sur le Reportage des Crises Mondiales.

L’échange virtuel était dirigé par Kossi Balao, directeur du forum en français, appuyé par ses invités, Elie Kabore, formateur et Directeur de Publication du Journal Mines Actu au Burkina, Arnaud Nguefack, Directeur de Publication de l’hebdomadaire Infos Majeures et Vincent Namrona, Spécialiste de communication sur les ressources naturelles dans les pays en conflit au sud du Sahara : avec un focus sur la Centrafrique. Des échanges menés avec ces derniers, on retient que mener une enquête dans le secteur minier fait appel à des prérequis pour le journaliste.

Connaître les textes du secteur minier

D’après les interventions des invités, comme toute enquête, s’aventurer sur le terrain minier requiert du journaliste, des connaissances préalables. Ces dernières ne pouvant être acquises qu’en lisant les textes réglementaires qui encadrent le secteur et en consultant les procédures qui y sont en vigueur.

Pour investiguer dans le secteur minier, il faut que le journaliste connaisse les textes qui réglementent le secteur, indique d’entrée Elie Kabore, « Il faut repartir sur le processus d’octroi des permis d’exploitation minières. Il faut savoir ce que dit la loi en matière de droit de permis d’exploitations minières. Qu’est ce qui se fait sur le terrain ? En deuxième lieu, il faut avoir des documents sur ce que gagnent l’État et la société exploitante. Parce que bien souvent dans les contrats, on oublie les communautés qui sont directement impactées par l’exploitation. Donc à partir de là on peut voir un peu les questions des exonérations fiscales, les questions de stabilisation fiscale, la durée et les taux. Si ce sont des taux qui sont exagérés, il faut les dénoncer, il faut vérifier sur le terrain si le cahier de charge est respecté. », a-t-il détaillé.

Armaud Nguefack précise pour sa part qu’il faut faire de la documentation. D’après ses précisions, « Vous ne pouvez pas vous engager dans une enquête sans lire les contrats, sans lire les textes réglementaires qui entourent la question de l’exploitation. Il faut explorer les précédentes recherches et enquêtes qui justement ont été faites autour de ces questions. »

Utiliser toutes les sources possibles

La question des sources et de leur accès, est une réalité qu’ont en partage tous les journalistes. Mais, dans le secteur minier, le problème se pose davantage avec acuité. Entre les circuits administratifs fermés et le manque de sources crédibles, la seconde recommandation faite aux journalistes lors du webinaire est de penser à exploiter toutes les sources disponibles.

« Ce n’est pas toujours facile d’avoir les informations et chez nous ici à côté de l’administration ou de ces sociétés minières qui cachent des informations. Toutefois, il y a les ONG qui font des recherches importantes et nous on procède généralement en approchant ces acteurs de la société civile. », affirme le Directeur de Publication de l’hebdomadaire Infos Majeures, Armaud Nguefack.

« Parce que l’administration est très fermée. Vous pouvez avoir également des collaborateurs ou des amis qui sont dans ces institutions minières qui peuvent vous fournir des copies de certains documents. Cela dépend de votre carnet d’adresse et de votre réseau d’information. Quand vous avez identifié tout cela, il faut faire des références. II faut identifier les sites et les localiser, il faut essayer de prendre connaissance de tout ce qui est sources qui peuvent être explorées. Il faut les explorer, et de façon exhaustive. », recommande-t-il.

Utiliser des outils satellitaires

Accéder aux terrains miniers peut comporter un réel risque pour le journaliste. Mais à l’ère du digital, des solutions existent pour contourner les questions sécuritaires qui peuvent freiner l’élan d’une enquête sur les sites miniers.

Le Directeur de Publication du Journal Mines Actu au Burkina, Elie Kabore suggère ainsi l’usage des outils satellitaires qui permettent de mesurer la radioactivité. « Ce sont des outils que les journalistes doivent quand même appliquer avec Google. On peut arriver un tant soit peu avec ces outils, à contourner ces difficultés si nous ouvrons un peu notre base de recherche au niveau des informations. », explique-t-il.

Ne jamais enregistrer ou filmer sur le terrain

D’après Vincent Namrona, Spécialiste de communication sur les ressources naturelles, il est important que les journalistes, lors d’une enquête sur un terrain minier n’enregistrent pas les informations ou ne les filment pas. Pour remédier à cela et ne pas avoir de difficultés d’accès aux informations minières, il suggère que le journaliste prenne note de ce qu’il a vu. « Lorsque vous savez que vous évoluez en terrain difficile, il faut éviter de filmer ou d’enregistrer quoi que ce soit. La seule possibilité qui se présente à vous est de prendre note. Parce qu’aucune personne n’acceptera que vous veniez enregistrer ses propos. »

Abondant dans le même sens, Arnaud Nguefack soutient que lors d’une enquête sur le secteur minier, la plupart des personnes ressources sont réticentes surtout quand il s’agit de la télévision. Cependant pour avoir des informations authentiques de responsables des sociétés minières, il faut tout d’abord s’intéresser à leurs centres d’intérêts et par la suite les persuader des informations qui ne seront pas diffusées.

Un avis que partage également Eli Kabore. D’après ce dernier, l’accès aux informations dans le secteur extractif n’est pas facile mais, « osez », recommande-t-il aux journalistes. Et de conclure que « Le milieu est difficile d’accès, il faut le reconnaître. C’est un peu technique aussi si on n’est pas initié. Mais ce n’est pas un processus qui vient d’un coup. Il faut s’intéresser et puis prendre beaucoup d’années pour maitriser les rouages. C’est un peu fastidieux mais il faut un peu de patience et surtout de la passion pour y arriver. »

Entre des zones d’extraction de minerais devenus des zones de conflits, des enfants exploités comme main d’œuvre, des mines d’extraction artisanales ou des pertes en vies humaines enregistrées, le secteur minier représente un réel défi socio-économique en Afrique. Ainsi, permettre au continent de véritablement se développer grâce aux minerais extraits de son sous-sol est un combat de longue haleine dans laquelle le journaliste est appelé à jouer un rôle prépondérant.

Hector Nammangue

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