Au Togo et même dans certains pays africains, la méconnaissance des dangers liés aux déchets électroniques par les utilisateurs frise l’ignorance. Et pourtant il s’agit d’une menace réelle qui plane sur les populations, notamment ceux issus de certaines couches défavorisées.
Nous sommes dans la zone portuaire, derrière les installations de la cimenterie Cimtogo. Sur quelques centaines de mètres, s’étale une terre noire où sont brûlés les carcasses de vieux appareils usagés. Plus loin, une flaque noire formée par l’eau de ces derniers jours occupe le passage.
Sur les lieux, Kodjo et quelques bandeaux sont en quête de leur sesame. Une floppée de fils de cuivre trône déjà dans un sac à côté avec quelques matériaux épars. La quête continuera toute la journée malgré le temps lourd de pluie. Au final, le sac et son contenant sera vendu. Ensuite, ils pourront en tirer de quoi gérer leur quotidien, soit quelques billets de Francs CFA.
Interrogés, l’un d’entre eux nous confie » (…) c’est ici notre business, notre activité quotidienne. Désosser ces vieux appareils et en revendre les parties intéressantes comme les fils de cuivre que nous irons brûler à côté. Grâce à ça nous arrivons à manger quotidiennement « , avec un petit sourire en coin. Tel est le quotidien de certains de ces enfants qui ignorant le danger qu’ils côtoient vivent de ces déchets qui représente une activité lucrative.
En 2010, aucun pays africain n’avait adopté de législation nationale spécifique ni aucune autre mesure visant à faire face aux problèmes de gestion écologiquement rationnelle des déchets électroniques.
Les choses ont certes évolué depuis lors, mais aujourd’hui, le Togo pour sa part ne dispose toujours d’aucun instrument juridique spécifique à la gestion des déchets électroniques.
Toutefois, il existe un important arsenal juridique relatif à la gestion de l’environnement et des déchets en général dont l’analyse montre que certaines de ces dispositions à caractère général pourraient s’adapter à la gestion des déchets électroniques.
M. Gnane Napo, expert en sociologie de communication à l’Université de Lomé confirme : « Il n’existe pas de réglementation spécifique à la gestion des déchets électroniques au Togo. Comme l’indique une étude réalisée en Afrique de l’Ouest, l’on retrouve quelques dispositions se rapportant aux déchets électroniques dans les lois régissant les secteurs de l’environnement, de l’eau, des déchets (en général), des substances chimiques et/ou dangereuses, de la santé ou encore de la sécurité ».
Des risques d’intoxications et un problème de santé publique
En réalité, la mauvaise gestion des Déchets d’équipements électriques et électroniques (DEEE) pose un réel problème environnemental et de santé publique.
Le jeune Kodjo et ses amis ignorent que le fait de se pavaner, parfois pieds nus au milieu de ces déchets représente un danger pour leur santé. Pour eux, le plus important,c’est la manne qu’ils pourront en tirer.
On n’est pas sans savoir que les DEEE recèlent des composantes chimiques très toxiques. Ces substances sont entre autres, le plomb, le cadmium, le mercure, le lithium, le palladium et les retardateurs de flamme. Une fois ces déchets brûlés à l’air libre, ils laissent des substances toxiques dans la nature. Un phénomène qui est légion dans les environs de Cimtogo. Toute personne qui travaille avec ces déchets et dans cet espace est confronté automatiquement aux risques d’être exposé à ces substances.
« Ils (les DEEE) sont souvent cancérigènes et agissent sur les hormones » soutient Ambroise Kpondzo, Directeur de l’Observatoire ouest-africain de développement (OOAD). Même précision chez le sociologue Gnane Napo : « les batteries de ces équipements contiennent des substances cancérigènes qui polluent l’air ».
Les DEEE se révèlent donc être de véritables dangers pour l’environnement dans son ensemble et pour la santé humaine en particulier, notamment ces jeunes enfants qui sont continuellement exposés à ces fumées et aux poussières de ces équipements ainsi incinérés.
Par exemple, le verre des écrans et les pointes de soudures des cartes des circuits imprimés contiennent du plomb. Cette substance provoque des effets chroniques dévastatrices sur les plantes, les animaux et les micro-organismes. C’est une substance toxique quel que soit son état. Le plastique que l’on retrouve dans plusieurs parties de ces équipements est une matière toxique lorsqu’elle est chauffée, elle peut endommager les organes vitaux humains.
Le mercure qui sont employés dans ces équipements électroniques et l’arsenic présent dans les fumées issus des incinérations sont très dangereux par inhalation ou par ingestion d’eau ou encore d’aliment qu’ils sont susceptibles de contaminer une fois libérés dans la nature. Le béryllium est un métal gris très léger que l’on peut utiliser comme conducteur, il est toxique au même titre que le mercure et le plomb.
Or à Lomé, les ordures ménagères solides retrouvés ça et là sur les dépotoirs sauvages ou que la municipalité enfouit à la décharge finale ne sont pas totalement dépourvues des déchets électroniques. Ces ordures qui font l’objet d’enfouissement contiennent encore des déchets électroniques et notamment les batteries qui n’intéressent pas les acteurs du circuit informel de recyclage.
Cette pratique d’enfouissement des déchets qui transitent par des décharges à ciel ouvert est une source de pollution de l’atmosphère, des sols, des eaux et même d’infiltration dans les nappes phréatiques.
À en croire l’expert en sociologie de la communication : « la majorité des populations vivant dans la zone d’Agoè-Nyivé où se situe la décharge finale de Lomé utilise comme boisson l’eau des forages qui ne font l’objet d’aucun contrôle sanitaire ».
Par ailleurs, les cultures de manioc, de maïs ou de tomate que l’on peut observer dans les environs des décharges, dépotoirs sauvages et lieux d’incinération de certaines composantes électroniques sont donc susceptibles d’être contaminées.
Efforts de gestion des DEEE
Face à ces multiples dangers de grande envergure, il est donc nécessaire pour l’État de définir un protocole de gestion des déchets d’équipements électriques et électroniques.
Les dirigeants africains ont cerné l’ampleur de la situation. C’est dans ce sens que la première usine de recyclage des DEEE a ouvert ses portes en fin 2016 dans la ville de Borj Chakir en Tunisie. Le Rwanda, le Nigéria et le Cameroun ont suivi le pas. Au Togo, de petites structures à l’instar de l’Action sociale pour le développement intégral (ASDI), les Études d’Impact Environnemental et Social et les Audits Environnementaux s’efforcent de s’inscrire dans la même logique.
Il faut aussi noter que la gestion des déchets est prise en compte dans l’Axe 5 de la Stratégie de Croissance Accélérée et de Promotion de l’Emploi (SCAPE) qui constituait jusqu’à un passé très récent, un outil majeur de l’orientation de la politique de développement au Togo.
Possibilité de création d’emplois verts
Mise à part l’aspect négatif de la thématique, il est à admettre que la mise sur pied des filières de collectes et d’éliminations des DEEE peut concourir à la création des emplois verts pour les jeunes et de contribuer au décollage économique de notre pays.
C’est donc un secteur d’activité en friche. Dans cette perspective, il serait souhaitable de créer des unités de recyclage appropriées des DEEE. Il urge donc que des actions soient initiées dans le sens de la réglementation du secteur de l’importation et de la commercialisation des équipements électroniques et électriques au Togo.
Il faut également procéder à l’élaboration des textes spécifiques à la gestion des déchets électroniques, sans oublier la recherche des mécanismes d’éducation de la population à des pratiques écologiques responsables et durables vis-à-vis des déchets électroniques.
Ce faisant, le Togo participera à la protection de l’environnement et du maintien de la santé publique ; deux des objectifs du développement durable (ODD).
Hector NAMMANGUE


