La collecte et la gestion des déchets est l’une des difficultés auxquelles sont confrontées les villes de par le monde. En Afrique où l’urbanisation est non contrôlée et non maîtrisée, le ramassage et l’élimination des déchets solides ménagers (DSM) posent de graves problèmes, non seulement aux responsables municipaux et aux pouvoirs centraux, mais aussi et surtout aux populations.
Au Togo, précisément dans la ville de Lomé, la gestion des DSM est un défi qui constitue une grave menace pour la santé publique, l’environnement et le développement socio-économique. En dépit des efforts déployés par les autorités municipales, ces déchets sont, soit dispersés sur la place ou brûlés par les habitants, soit transportés vers des décharges sauvages ou encore laissés sur des rues et espaces vides. Face aux difficultés croissantes de la municipalité, plusieurs institutions et associations œuvrent à apporter leur graine à la gestion des DSM, cependant toutes ses actions ne semblent pas résoudre le problème de la gestion des déchets.
Dans un entretien accordé à vert-togo.com, Prosper Sèkdja Samon, Docteur en Sociologie Urbaine et Environnementale à l’Université de Lomé nous en dit davantage sur la vraie préoccupation dans la gestion des déchets à Lomé. Interview
VTG : En quoi la gestion des déchets dans le grand Lomé est sujette d’une injustice spatiale ?
Prosper Sèkdja : En réalité cette question est le cœur même de la préoccupation qui a fait objet de ma thèse de doctorat. Pour peu que je puisse dire, la gestion des déchets dans les villes en général et dans le grand Lomé en particulier se présente comme un défi. L’augmentation constante de la population urbaine du grand Lomé couplée à la non maitrise de l’expansion de la ville fait qu’au jour d’aujourd’hui le système de gestion des déchets peine véritablement à relever ce défi à l’échelle de la ville entière créant des disparités fonctionnelles dans le traitement des différentes zones du grand Lomé (centre-ville/périphéries) donnant naissance à ce qu’il est convenu d’appeler injustice spatiale. Le grand Lomé représente aujourd’hui une même entité géographique composée de deux préfectures : la préfecture du golfe et la préfecture d’Agoè-nyivé.
Ce que l’on remarque est que la préfecture du golfe qui est en grande partie le centre-ville bénéficie d’une gestion beaucoup plus prompte de ces déchets tandis que la préfecture d’Agoè éprouve toutes les difficultés terriennes à évacuer au mieux ces déchets avec pour preuve la présence sur son espace des dépotoirs non autorisés à quasiment tous les coins de rue.
Cet état de fait est dû à nombre de raisons aussi bien historiques que factuelles et laisse apparaitre ainsi l’idée d’injustice spatiale par ce que cette inégalité dans le traitement des DSU des territoires du grand Lomé est reprise et entretenue par les pouvoirs publics (DST-DAGL, Anasap, Ministères, etc.) et lèse un territoire au bénéfice d’un autre, alors même qu’étant une même entité géographique, l’espace du grand Lomé devrait connaitre un même traitement en terme de GDSU ce qui n’est vraisemblablement pas le cas.
VTG : Pourquoi votre thèse de doctorat a porté uniquement sur cette thématique ?
P S : La thèse n’a pas porté uniquement sur la thématique de la Gestion des déchets solides urbains. Elle a aussi pris à partie la question de la sécurité environnementale dans le grand Lomé tout en ouvrant une brèche aux questions de recyclage et d’économie circulaire. Egalement, l’on a pu explorer la dimension politique de la gestion des déchets dans le grand Lomé, chose qui passe assez souvent inaperçue mais pourtant est une réalité indéniable. De toutes les façons, il faut dire que de nos jours, face à l’augmentation des populations qui vont vivre en villes, réfléchir sur le système de GDSU à mettre en place pour prendre le pas sur la crise environnementale qui secoue déjà la planète est pour nous une réelle option pour garantir un développement urbain durable. Ceci rentre également dans la droite ligne des objectifs de développement durable en l’occurrence son point 11.
VTG : Aujourd’hui, quel est le vrai problème avec la gestion des déchets dans le Grand Lomé ?
De façon générale, le système de GDSU dans le grand Lomé présente plusieurs ramifications avec bien des acteurs qui entrent en jeu à des moments donnés. Si nous partons sur un descriptif, nous pouvons dire que la trajectoire du déchet dépend de son producteur, en ce sens qu’il peut se retrouver soit sur le sol, soit brûlé, soit sur un dépotoir sauvage, soit dans une poubelle public ou remis à une structure de pré-collecte ou de collecte. Dans tous les cas, dès lors que le loméen se sépare de son déchet, ce dernier peut connaitre des fortunes diverses : il se peut qu’il transite par un point de regroupement avant d’échouer définitivement au centre d’enfouissement technique ; il peut arriver qu’il ne franchisse même pas le seuil de la maisonnée puisqu’il est enfouit et brûlé; ce qui est le plus répandu est qu’il traine sur un dépotoir sauvage du fait de l’incivisme du loméen.
Ceci dit, le principal problème qui mine la gestion des DSU dans le grand Lomé est son organisation. Quand on se verse un tout petit peu dans l’analyse du système de GDSU, on constate tout de suite qu’il existe trois types de loméens : un premier qui confie ces déchets, un second qui pour diverses raisons ne veut confier ces déchets à personne et préfère s’en occuper lui-même par quelques moyens que ce soit, et un troisième qui confie de temps en temps ces déchets et dès lors qu’il ne peut plus le faire décide de s’en débarrasser lui-même. Ce qui fait que l’on voit clairement au bout du circuit que la chute des DSU du grand Lomé se fait à deux endroits principaux : dépotoirs sauvages et CET, donnant droit de penser et de légitimer l’idée selon laquelle le circuit autorisé et celui non-autorisé font partie intégrante du système de GDSU du Grand Lomé.
Aussi, les acteurs, qu’ils soient des acteurs indirects (ministères), ou des acteurs directs physiques (les abonnées, les non-abonnés, les apports volontaires, etc.) ou encore des acteurs directs moraux (structures de pré-collecte et structures de collecte, les mairies, l’Anasap, etc.) manquent d’une réelle organisation dans leurs prestations plongeant tout le système dans une léthargie fonctionnelle et une cacophonie qui dit pas son nom. A la lumière de ce qui prévaut, une analyse situationnelle nous a permis de pouvoir situer les responsabilités à 4 niveaux : institutionnel, organisationnel, social/sociétal puis au niveau pratique (pour mieux comprendre ces niveaux de responsabilité je vous renverrai à la lecture de la thèse (rires).
VTG : Quelles solutions proposez-vous ?
P S : D’entrée, disons qu’il urge de repenser l’approche globale des instruments politiques, législatifs et réglementaires de la Gestion des déchets solides urbains (GDSU) dans le Grand Lomé.
Il s’agit de mettre en place un système de communication, d’information et de sensibilisation accrue et bien soutenue sur les questions de gestion des déchets à l’égard de l’ensemble des acteurs impliqués dans le domaine
Arriver à opérationnaliser la force à contraindre pour un système de GDSU plus enclin à répondre aux exigences environnementales du grand Lomé ; c’est-à-dire de mettre à exécution l’ensemble des dispositifs de contrôle afin d’éveiller une conscience environnementale auprès des populations et des autres acteurs.
Assainir le paysage institutionnel des acteurs impliqués dans la GDSU du grand Lomé : L’émiettement des compétences, surtout au niveau des instances publiques, contribue de façon évidente, à une inefficacité, apparente ou avérée, de l’ensemble des actions allant dans le processus de GDSU dans le Grand Lomé. Bien que répondant à un besoin de planification et d’orientation stratégique suivant les ministères et autres directions centrales, la question des DSU devrait de plus en plus formalisée la création d’une instance en charge de sa gestion et à même de réunir plusieurs compétences en son sein.
En fait, la fragmentation de compétence à laquelle fait face aujourd’hui la question des DSU a prouvé ses insuffisances du fait que les instances impliquées n’arrivent pas véritablement à mettre en place une synergie dans les actions. L’heure est venue de réorganiser le secteur de l’assainissement et de le confier à une instance de décision qui serait le premier interlocuteur sur le sujet.
Propos recueillis par Hector Nammangue


